Le marché de la seconde main fait-il de nous des surconsommateurs ? #401

18/05/2022

Louable sur le papier pour ses vertus responsables et écologiques, le marché de la seconde main a en revanche tendance à pousser ses adeptes à consommer plus et les transforme en marchands 2.0.

32.000 et des poussières. C’est le plus grand nombre d’évaluations laissées à une utilisatrice sur Vinted. Traduction textile : une montagne de vêtements achetés et expédiés partout en Europe. Grosso modo, si on part du principe qu’elle est inscrite sur la plateforme depuis la création, il y a quatorze ans, cette personne aurait en moyenne vendu (ou acheté) 2.285 articles par an. O.K. il y a des gens qui ont des penderies bien garnies, ou des tantes (très) généreuses en vieilleries, mais, quand même, ces chiffres interpellent.

Sur le marché de l’occasion, une telle consommation – disons-le effrénée – ne se cantonne pas à la mode. En témoignent les pubs de Back Market invitant à s’offrir l’avant-dernier iPhone quand, dans le même temps, Apple vante les atouts du tout dernier. L’équation n’est donc pas si simple : acheter d’occasion ne veut pas forcément dire consommer moins. Pis, serait-ce une pirouette pour se déculpabiliser ? ou une posture sociale ?

Ce paradoxe a été expliqué par Joan Le Goff et Faouzi Bensebaa dans leur ouvrage « La Nouvelle Jeunesse de l’occasion » (Ed. L’Harmattan, 2021). « La seconde main peut augmenter la demande en biens neufs […] par la transformation des objets en actifs liquides que les particuliers peuvent revendre aisément ; par l’augmentation de la richesse des consommateurs et, par ricochet, de la demande globale ; par la possibilité offerte aux personnes de remplacer plus rapidement leurs biens durables usés ou obsolètes par des biens neufs. »

Une partie des acheteurs de seconde main ne serait donc pas davantage dans la sobriété que le reste de la population. « Notre société est composée d’une diversité de consommateurs, donc autant de comportements différents même sur le marché de la seconde main », temporise Amandine Laré, professeure d’ESS à l’EM Normandie.

En majorité, selon elle, les consommateurs évoquent trois raisons principales d’acheter de la seconde main : faire un acte citoyen, écologique et solidaire ; dénicher « la trouvaille », « la perle », induite par l’envie d’unicité et/ou le plaisir de marchander ; et, surtout, faire des économies.

Mais, comme toute société, Vinted, Back Market ou Leboncoin ont tout intérêt à ce que leurs utilisateurs vendent et achètent le plus possible. « Cela peut effectivement paraître contradictoire avec les valeurs de sobriété de l’ESS », analyse Youmna Ovazza, directrice chez Ipsos en charge d’une étude récente sur le secteur, qui souligne un point : « Au départ, certains de ces acteurs ne se sont pas positionnés sur le créneau écolo ! Ils prennent aujourd’hui le train en marche car le secteur est en vogue et qu’il matche avec leur modèle. »

Coupables ou non, il ne faut pas perdre de vue qu’elles réussissent quand même à donner plusieurs vies à un produit. « Allonger leur durée de vie sera toujours moins polluant que d’en fabriquer de nouveaux », rappelle Raphaël Guastavi, expert à l’Ademe. Avant de consentir : « Evidemment, si on accumule en nombre des produits identiques mêmes de seconde main, le gain est nul. »

Donc acheter en seconde main, c’est bien. Ne pas en acheter beaucoup, c’est mieux. Ce spécialiste en écoconception et recyclage de l’Ademe en appelle à la responsabilité et la lucidité de chacun : « Avant chaque achat, le mieux est de se demander : en ai-je vraiment besoin ? » Autrement dit : être des « consom’acteurs ».

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